Morceau phare des débuts de la house, Promised Land rêve d’un futur meilleur, et plus juste, au cœur du dancefloor.
F
in des années 80, alors que les paillettes du disco sont retombées, épidémie de sida oblige, comme un soufflé après avoir ébranlé les fondations de l’Amérique, c’est dans les clubs populaires de Chicago, majoritairement noirs et gays que va s’inventer la house music. Portée par des DJs gays comme Frankie Knuckles à la Warehouse ou Ron Hardy, qui martyrise les platines du Music Box, la house reprend la philosophie hédoniste et libératrice du disco. Mais en en épurant la formule, bricolant sur les premières boîtes à rythmes un groove minimal et suant, dont la répétition appelle à la transe. Début des années 1990, les premiers tubes de house - Move Your Body de Marshall Jefferson, Baby wants to ride de Jamie Principle, Love can’t turn around de Farley Jackmaster Funk - débordent de Chicago pour envahir l’Angleterre, puis la France et l’Allemagne.
Portée par l’hédonisme et l’entropie de l’ecstasy, la drogue d’une génération qui cherche à aimer sans peur, la philosophie de la house music va s’incarner à travers l’acronyme PLUR, pour Peace, Love, Unity & Respect. Un slogan naïf, mais radical dans un contexte de stigmatisation, de violence sociale et d’homophobie institutionnelle : une invitation à transcender nos différences, à apprendre à s’aimer quels que soient notre sexe, notre genre, notre âge ou notre couleur de peau, en s’exprimant ensemble, corps mêlés, sur le dancefloor, sur des morceaux qui prônent la tolérance, l’amour et l’espoir.
Dans ce panthéon de classiques qui font du dancefloor un espace de réparation, Promised Land de Joe Smooth occupe une place à part, et n’a rien perdu de sa puissance près de quarante ans après sa naissance. À la base, il y a Joe Smooth, un post-ado de Chicago, nourri aux comédies musicales sirupeuses et à la soul, avant de se lancer très tôt dans le DJing.
Acteur à part entière de la scène bouillonnante de la house naissante, c’est lors d’une tournée européenne avec Farley Jackmaster Funk qu’il a l’idée d’un hymne universel, qui témoignerait du « ressenti de la house-music à travers le monde ». Pour Joe, c’est cette capacité de la musique à faire communauté qui va nourrir l’idée du morceau. « En rentrant de cette tournée, je me disais que je voulais créer un track qui parle de la musique comme d’une force capable de rassembler tout le monde », explique le producteur.
Chanté par Anthony Thomas, construit autour d’une rythmique chaleureuse, de notes de piano lumineuses et d’une mélodie immédiatement mémorisable, Promised Land tient surtout par la force de ses paroles, à la fois candides et profondément politiques. Une utopie, structurée autour de la notion d’exode et de terre promise, que l’on retrouve dans des récits religieux, mais ici détournée comme métaphore d’un ailleurs possible, débarrassé de la violence, de la honte et de la peur comme le proclament les paroles : « Frères, sœurs / Un jour, nous serons libres / Libres des luttes, de la violence / Des gens qui pleurent dans les rues… » Sorti en 1987, alors que le sida fait rage et que l’Amérique subit le libéralisme décomplexé du président Reagan, Promised Land, joué par les tous les plus grands DJ’s, nous propulse, dès ses premières mesures, dans un temps suspendu, et de communion, qui fait toute la magie de la culture club. Depuis remixé à de multiples reprises, en versions techno ou italo, repris notamment par The Style Council dans une relecture plus jazz-soul, Promised Land fait partie de ces morceaux obligés qui dépassent leur statut de tube.
Aux côtés de I feel love de Donna Summer ou Music de Madonna, il incarne ces instants rares où la musique de club cesse d’être un simple divertissement pour devenir un geste politique : une promesse fragile, mais tenace, de liberté collective et de transcendance queer.
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