Xena, la guerrière : une icône queer toujours debout

Alexis Massoutier

Avec la sortie du coffret DVD Xena, la guerrière – L’intégrale, ce programme emblématique des années 1990 revient sous les projecteurs. Mais il ne s’agit pas seulement d’un souvenir nostalgique ou d’une fiction culte. Derrière ses combats, son humour et son petit côté kitsch, l’héroïne s’est imposée au fil des années comme une figure féministe et queer.

Bannie de son village, Xena, incarnée par Lucy Lawless, prend d’abord la tête d’une armée de hors‑la‑loi et fait régner la terreur. Rapidement, elle change de voie et choisit de se racheter en luttant contre le mal. Elle est accompagnée de Gabrielle, interprétée par Renée O’Connor. Ensemble, elles traversent un monde peuplé de dieux capricieux, d’amazones, de mercenaires et de figures tantôt grotesques, parfois tragiques.

Une combattante en quête de rédemption (et de liberté)

« À l’époque des dieux de la mythologie… » : dès le générique, on comprend où l’on met les pieds. Ce show américano‑néo‑zélandais nous plonge dans un univers de mythes et de légendes sans chercher à respecter l’Histoire. La série met en avant des personnages féminins marqués, mais aussi des rôles masculins atypiques, comme Joxer, le comique de service.

Les comédiennes et comédiens incarnent leurs personnages avec justesse. Lucy Lawless y tient un rôle central : son interprétation, à la fois simple et naturelle, s’inscrit parfaitement dans l’esprit de la série. Elle a d’ailleurs été nommée aux Saturn Award dans la catégorie meilleure actrice dans une série de science‑fiction, fantastique ou horreur.

La réalisation reste plaisante à suivre, notamment grâce aux paysages spectaculaires de Nouvelle‑Zélande qui offrent un véritable sentiment d’évasion. La majorité des séquences ont été tournées autour d’Auckland. On reconnaît aussi la touche du producteur et réalisateur Sam Raimi, connu notamment pour la première trilogie Spider‑Man ou Doctor Strange.

Pour France Inter, l’historien Laurent Aknin souligne que la protagoniste marque une rupture : « C’était la première fois qu’on voyait non pas une, mais deux femmes au pouvoir, sans être dirigées ou encadrées par un homme. Contrairement à Drôles de dames, il n’y a pas de “Charlie” pour donner des ordres. » La journaliste Nora Bouazzouni rappelle également que la série a ouvert la voie aux héroïnes d’action, deux ans avant Buffy contre les vampires.

Aujourd’hui, les spectateurs et spectatrices doivent accepter quelques défauts, notamment des effets spéciaux datés. Mais l’essentiel est ailleurs. Suivie dans le monde entier à l’époque, la série met en scène deux aventurières libres et indépendantes, complémentaires dans leur manière d’agir. Très vite, le lien entre Xena et Gabrielle devient central, et c’est là que le récit trouve un écho particulier auprès du public féministe et queer.

 

Xena & Gabrielle : un sous‑texte lesbien devenu incontournable

Dès les premières saisons, le lien entre les deux femmes dépasse la simple amitié. Regards appuyés, gestes affectueux et décisions radicales prises l’une pour l’autre jalonnent la série — un procédé encore rare dans les années 1990 pour deux héroïnes au premier plan.

Dans la saison 2, épisode 4, lorsque l’on interpelle Xena au sujet de Gabrielle, elle répond sans hésiter : « Je tiens trop à elle », dans un épisode riche en sous‑entendus lesbiens. À l’époque, représenter explicitement un couple de femmes dans une fiction grand public reste impensable. Les créateurs choisissent donc la suggestion plutôt que l’affirmation. On pense notamment au baiser entre femmes dans la saison 3, épisode 12, discret mais bien présent, ou encore à ces moments où l’amour qu’elles se portent devient leur seul salut, avec cette réplique touchante : « Recommençons à nous aimer ».

Au-delà du duo, la série propose des figures LGBT+. Dans l’épisode 11 de la saison 2, La Plus Belle, plusieurs femmes participent à un concours de beauté. L’une d’elles est en réalité un homme qui vit et se présente comme une femme. Lorsque Xena découvre son secret, elle ne la dénonce pas : elle la soutient et l’accompagne jusqu’au bout de l’épreuve, et c’est elle qui remporte le concours. L’épisode affirme ainsi que la beauté ne dépend pas du genre assigné à la naissance, mais de l’identité que l’on revendique. Plus loin, dans l’épisode 18, la série introduit également un personnage masculin qui avoue, à la fin, avoir été attiré par un autre homme. Une confession simple, presque pudique, mais rare à l’époque.

Xena installe ainsi, épisode après épisode, une normalisation des identités et des désirs queer, bien avant que la représentation LGBT+ ne devienne un enjeu central de l’industrie télévisuelle.

Comme le rappelle l’historien Laurent Aknin dans l’émission Blockbusters sur France Inter, propos relayés par Télérama : « C’était la première fois, sans l’afficher clairement, qu’un couple lesbien apparaissait dans une série familiale. » Et l’ambiguïté va même un peu plus loin. Dans le final de la saison 5, Xena parle d’Eve comme de sa fille, mais aussi de celle de Gabrielle. À la remarque de cette dernière — « On dirait que tu as retrouvé ta fille » — Xena corrige aussitôt : « Non, nous avons retrouvé notre fille », une formulation qui fait écho à l’expérience de nombreuses familles LGBT+.

En France, la version doublée modifie d’ailleurs certains sous‑textes, remplaçant des « je t’aime » entendus en VO. Dans la saison 3, épisode 16, Gabrielle dit par exemple « I love you », auquel Xena répond « I love you too ». Le coffret DVD permet ainsi de redécouvrir la version originale sous‑titrée, sans ces atténuations.

Les communautés queer et féministes ont largement contribué à faire de Xena une œuvre iconique, à travers les forums, les fanfictions et les discussions entre fans. Lucy Lawless reconnaît elle‑même ce statut : à la fin de la série, elle ne doutait plus de la nature du lien entre Xena et Gabrielle.

 

Un héritage toujours vivant

La série a marqué la culture LGBTQIAP+ en proposant un autre modèle d’héroïsme : deux femmes libres et autonomes avançant ensemble, sans figure masculine pour les guider. Au fil des saisons, Gabrielle gagne en assurance tandis que l’héroïne révèle davantage de doute et de vulnérabilité.

Xena, la guerrière a ouvert la voie à la représentation de personnages queer à l’écran. Pourtant, aujourd’hui encore, certaines productions hésitent à montrer des relations LGBTQ+. Comme le souligne le rapport annuel de GLAAD, cité dans Strobo Mag n°45 : « la présence de personnages LGBT+ sur le petit écran connaît une chute inquiétante ».

Dans ce contexte, la série agit comme un rappel : ces histoires ont toujours existé, et elles continuent d’être attendues.

 

Trente ans après ses débuts, Xena, la guerrière continue d’inspirer. Elle rappelle que la visibilité LGBTQ+ compte — et qu’elle peut réellement faire la différence.

 

Xena, la guerrière – L’intégrale (36 DVD, 134 épisodes) de John Schulian & Robert Tapert  Ed.  Universal Pictures Home Entertainment  à 69,99€ 

© Universal Pictures Home Entertainment  /  John Schulian & Robert Tapert / Xena, la guerrière – L’intégrale

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