Il y a tout juste trente ans déboulait dans le paysage médiatique l’enfant terrible de la littérature gay, Guillaume Dustan, avec Dans ma chambre. Retour sur ce roman manifeste écrit dans l’urgence des années sida.
« Dans les années 1990, aux États-Unis, je suivais les cours de littérature d’Edmund White, et je me souviens d’un jour où il a dit : « L’écrivain le plus radical aujourd’hui, en Europe, c’est Guillaume Dustan » », nous a confié l’année dernière le philosophe queer Paul Preciado, arrivé en France au début des années 2000. À cette époque, Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès, a terminé sa première trilogie, au rythme d’un roman par an, et commencé la seconde, plus politique, qui lui vaudra les foudres des militants anti-sida sur la question du bareback [rapport sexuel non protégé].Mais lorsque Dustan commence à écrire Dans ma chambre, en 1994, il n’en est pas encore question. « Ca fait quatre ans déjà que je pense que je vais mourir l’année prochaine », écrit l’auteur, avant que l’arrivée progressive des trithérapies, dès 1996, ne lui laisse entrevoir un avenir différent.
Dédaigné par l’intelligentsia de l’époque, qui goûte peu sa subversion et cette façon d’être gay sans s’excuser, Dans ma chambre, édité par les éditions POL, est aujourd’hui un classique de la littérature gay, après en avoir été le récit le plus moderne. Proche de Bret Easton Ellis, à qui il emprunte une force de brutalité et de réalisme, mais aussi de Duras par le dépouillement de la langue et le goût de la transgression – son nom de plume devait l’en rapprocher dans les rayons des librairies –, le style de Dustan dynamite le genre autofictionnel, littérature de soi dont l’auteur devient, à 31 ans, l’un des représentants majeurs.
Un auteur Pédé
ça veut dire quoi être pédé ? C’est LA question qui va animer Guillaume Dustan, à laquelle il commence à répondre avec ce premier roman. Mais cette fois, il ne s’agit pas, comme le thème d’homosexualité le dictait à l’époque, de haine de soi, de passions secrètes aux sentiments contrariés, d’étreintes honteuses effectuées à l’ombre de portes cochères. Dustan propose d’emblée des relations homosexuelles subtiles et décomplexées, dont il ne tait d’ailleurs rien des succès et des échecs, et place le sexe au centre du roman. C’est à travers lui, et non la maladie, à travers le corps, et non une quelconque psyché dépressive, à travers l’expérience et sans lecture à proprement parler militante qu’il propose de dire sa vérité de jeune pédé parisien bourgeois et séropositif, d’antihéros frondeur, fragile, quelquefois cruel mais attachant.
Sociologie du ghetto
« On est bien dans le ghetto. Il y a du monde, il y en a tout le temps plus, écrit Dustan. Des pédés qui se mettent à baiser tout le temps et à ne plus aller aussi souvent qu’avant dans le monde normal. À part bosser, en général, et voir sa famille, tout peut se faire sans sortir du ghetto. Sport, courses, ciné, restau, vacances. »
Ce « ghetto », c’est évidemment le Marais, quartier gay de Paris où l’auteur a vécu jusqu’à sa mort. Mais son périmètre s’étend en réalité à tout ce que la capitale compte de pédé et de cul.
On passe ainsi du Queen, de la Loco et du Palace, que Dustan hante de ses pas de danse fiévreux, aux lieux cuir de la scène fetish comme le Keller, le QG ou encore le Transfert, avec un point de chute régulier au bar le Quetzal. Ainsi, c’est toute une époque que décrit l’auteur, avec ses lieux, ses musiques, Tony. D Bart, Soft Cell, Microbots, DJ brainwasher, En Vogue, Jam and Spoon, Propaganda et surtout Depeche Mode, qu’il écoute en écrivant. Le titre du roman remixe d’ailleurs habilement le nom d’une des chansons du groupe, In your Room, avec Une Chambre à soi, de l’autrice anglaise Virginia Woolf.
« Les gens de la nuit sont les plus civilisés de tous. Les plus difficiles. Chacun fait plus attention à sa conduite que dans un salon aristocratique. On ne parle pas de choses évidentes la nuit. On ne parle pas de boulot, ni d’argent, ni de livres, ni de disques, ni de films. On agit seulement. » Dustan décrit les codes et évoque des situations appartenant à un monde en partie disparu, et à une époque, celle des années sida, révolue depuis la fin des années 1990. Ainsi, la valeur littéraire de Dans ma chambre se double d’un intérêt historique et sociologique.
Antihéro romantique
Si ce livre reste important trente ans après sa publication, c’est parce qu’il continue de faire écho. L’expression consacrée n’est pas encore apparue, mais il est déjà question de chemsex. Les drogues y sont nombreuses, acide, coke, cannabis, ecstasy… qui parcourent les pages aussi sûrement que les colliers de chien, cagoules, cock-rings, étuis à bite et pince-tétons. Dustan est un cyborg dans le sens où l’entend la philosophe féministe Donna Haraway, dont le corps médicalisé est optimisé pour jouir, tenir debout, et inonder de vie le quotidien risqué des pédés des années 80/90.
Quant aux sentiments qui occupent le narrateur, ils n’ont également pas pris une ride. Au début du roman, Dustan rompt avec Quentin, avec lequel il a vécu une histoire compliquée et, semble-t-il, douloureuse. Il se réfugie alors chez un garçon surnommé « Terrier », fou amoureux de lui, dont la jalousie le pousse à fuir de nouveau. Il rencontre alors Stéphane au Keller. « J’ai vu juste en face de moi ce mec accoudé au bar. C’est sa gueule qui m’a retenu, je trouvais qu’il avait l’air hyper normal, pas du tout une tête de mec qui se la joue cuir hard vicelard. » Si, comme nous l’avons dit, le sexe tient une place centrale dans ce premier roman, les relations amoureuses n’en sont pas pour autant absentes, et celle qui se dessine entre Guillaume et Stéphane, faite d’initiation, de complicité, d’attachement et de doutes, frappe par son authenticité.
à la fin des années 1990, Dustan crée une collection LGBT, Le Rayon, au sein des éditions Balland. Il publie des traductions d’essais de Dorothy Allison ou de Monique Wittig, mais aussi des auteurs comme Sam Bourcier, Paul Preciado, Nicolas Pages, et un certain Erik Rémès, qui collabore aujourd’hui aux éditions La Musardine. « Quand j’ai lu Dans ma chambre, j’ai été captivé comme un petit lapin, relate-t-il. J’étais déjà très impressionné par Un Ruban noir, de Vincent Borel, qui a déclenché mon envie d’écrire alors que j’étais journaliste à Libération. Mais Dans ma chambre m’a conforté dans l’idée que je pourrais publier Je bande donc je suis, et c’est d’ailleurs Guillaume qui l’a fait, en 1999. On assiste aujourd’hui à une résurgence de son œuvre, et c’est formidable. »
« Si je reste ici je vais mourir. Je vais finir par mettre du sperme dans le cul de tout le monde et par me faire pareil. La vérité, c’est qu’il n’y a plus que ça que j’ai envie de faire. D’ailleurs c’est déjà bien parti. Évidemment je ne pourrai en parler à personne. J’attendrai d’être malade. Ça ne durera sûrement pas longtemps. Alors je me dégoûterai tellement que ce sera enfin le moment de me tuer. Je me suis dit que je n’avais plus qu’à partir. » À la lecture de certains passages, on comprend pourquoi Dustan aurait tendu Dans ma chambre à sa mère en lui disant « tiens maman, c’est le livre de ma résurrection ». Une renaissance en littérature qui aura tenu une dizaine d’années. Guillaume Dustan meurt le 3 octobre 2005, des suites d’une intoxication médicamenteuse involontaire, à l’âge de 39 ans.
Crédit photo John Foley
