Mathias Ott, de la Dilcrah : « Dans sa forme actuelle, la Dilcrah ne survivrait pas à un gouvernement d’extrême-droite »

Xavier Héraud

En 10 ans, la Dilcrah est devenue une source importante de financement pour les associations LGBTQI+. Strobo a rencontré celui qui est à sa tête depuis un an, Mathias Ott. 

Mathias Ott (ci-dessus, au centre) nous reçoit dans son bureau à la Dilcrah, rue Saint Dominique à Paris. Le haut fonctionnaire été nommé il y a un peu plus d'un an à la tête de cette délégation interministérielle. Avant cela, il a exercé comme préfet délégué pour l’égalité des chances dans le Val de Marne, puis en cabinet ministériel, notamment à Matignon. Au début de l’entretien, il tient à souligner que la délégation qu’il dirige travaille sur la question de la haine anti-LGBT depuis 2016, c’est à dire depuis 10 ans. L’occasion donc de dresser un double bilan, celui de l’institution et de celui qui est à sa tête.

Votre prédécesseur, Olivier Klein, n’était pas vraiment formé sur les questions LGBT. L’étiez-vous lors de votre arrivée en poste ? 

Je ne sais pas si on peut être formé à ça. Je pense que c'est une question de sensibilité. Moi, j'ai toujours été dans le camp du progrès. Et quand on choisit le camp du progrès, on est évidemment aux côtés de la défense des droits des personnes LGBT. Je ne réponds jamais d’ailleurs à la question de savoir si je suis moi-même LGBT ou pas, parce que d’abord, ça  ne regarde personne, et puis parce qu'il ne faut pas être dans des cases. Moi je défends la cause des droits des personnes LGBT. Donc j'ai toujours eu cette sensibilité là et je pense que c'est important. Encore plus dans la période que nous traversons parce qu'on est peut-être moins nombreux encore à le faire, parfois trop silencieux et je pense que c'est important de montrer qu'on est, je pense d'ailleurs, plutôt majoritaires à continuer à défendre ces droits. On est probablement aussi, je dirais, à la fin d'un cycle après la conquête de nouveaux droits importants ces dernières années. Probablement qu'il va falloir démarrer un nouveau cycle. 

Vous êtes en poste depuis un an. Que vous disent les associations et les personnes LGBT que vous rencontrez sur le terrain ? 

D'abord qu'elles sont contentes d'avoir à leur côté un service de l'État dédié qui s'appelle la Dilcrah, qui les finance. Mais au-delà de l'aspect financier, il y a un aspect de soutien institutionnel qui plus est dans la période que nous connaissons aujourd'hui où je sens un peu de timidité parfois d'un certain nombre d'acteurs à défendre la cause des droits des personnes LGBT.  Elles me disent qu'évidemment la période est difficile, qu'elle est polarisée, que la vague réactionnaire est forte, mais moi je les trouve combatives.

La Dilcrah travaille sur le sujet des guet-apens homophobes et s’apprête à dévoiler une charte sur le sujet. Que pouvez-vous nous en dire ? 

Les guet-apens homophobes, c'est un sujet doublement important. D’abord parce qu'il est symptomatique d'un enjeu sur lequel je veux insister, qui est l'enjeu de la libération de la parole. Il faut avoir à l'esprit qu'on a très peu de chiffres disponibles, de chiffres officiels, concernant les guet-apens. Parce que ce n’est pas une catégorie dans le code des infractions pénales. Donc repérer un guet-apens homophobe, le documenter et les chiffrer, c'est quelque chose qu'on a du mal à faire aujourd'hui. On va essayer d'y travailler mais on a des estimations et on sait que les guet-apens se multiplient. 

Comme je le disais, il y a un énorme enjeu de libération de la parole pour les guet-apens homophobes, comme d'une manière générale pour les actes LGBTphobes, parce qu'on a encore malheureusement beaucoup de victimes qui n'osent pas déposer plainte, qui ont peur, qui sont parfois encore dans le placard. Certaines victimes de guet-apens homophobes, qui n'ont pas forcément fait l'objet d'une agression physique, se disent « Je ne vais pas aller déposer plainte, ça ne sert à rien ». C'est le fameux « à quoi bon? » contre lequel il faut réussir à lutter, pour dire aux victimes que c'est important d'aller déposer plainte, parce que maintenant, on a des moyens techniques pour retrouver les auteurs. Et que c'est peut-être grâce à leur plainte d'aujourd'hui qu'on évitera de nouvelles victimes demain.

C'est important aussi de dire aux victimes que désormais elles trouveront des personnes formées pour prendre leur plainte. Ce n’est pas une science exacte et parfois il y a encore des choses à améliorer mais on a mis le paquet ces dernières années sur la formation des policiers et des gendarmes pour les sensibiliser. On a encore parfois des loupés mais il y a énormément de progrès qui ont été aussi enregistrés. C’est essentiel et on continue à avancer sur le sujet, notamment en ce qui concerne la transidentité.  

Le plan de lutte contre les LGBTphobies 2023-2026 se termine bientôt. Le chantier du plan suivant a-t-il commencé ? 

Pas encore exactement.  Avec Aurore Bergé qui est la ministre chargée de la lutte contre les discriminations, on a donné le coup d'envoi du lancement de la concertation autour de ce nouveau plan, parce que les deux plans arrivent à échéance fin 2026. On a commencé à envoyer un questionnaire à toutes les associations concernées par la défense des droits des personnes LGBT. C'est un questionnaire qui va permettre à la fois de faire le bilan du plan actuel et de commencer aussi à demander à chaque association de définir ses cinq priorités pour le futur plan. Et ensuite, une fois qu'on aura passé cette étape du questionnaire, on va avoir une étape d'atelier, d'ateliers thématiques, conjoints d'ailleurs entre les associations et les services de l'État, pour commencer à rentrer un peu dans le détail de l'élaboration du prochain plan. On espère avoir une copie prête pour l'été à venir. Une première copie en tout cas.

Il y a eu un rapport de la CNCDH sur l'évaluation du plan 2020-2023 qui n'était pas très tendre avec le gouvernement et avec la Dilcrah en particulier. Est-ce que vous avez eu connaissance de ce rapport ? Si oui, qu’en faites-vous ? 

Je n’ai pas eu connaissance du rapport 2020-2023. J’ai travaillé avec la CNCDH qui m'a auditionné il y a quinze jours de cela dans la perspective de leur rapport d'évaluation du bilan 2023-2026. Je pense que c'est celui-là le plus important. Je me félicite du travail que mène la CNCDH qui est un partenaire important, y compris parfois pour jouer un rôle de poil à gratter du gouvernement. C'est ça d’être en démocratie et d'avoir des institutions indépendantes qui parfois vous disent qu'il faudrait aller encore plus loin. Je ne suis pas du tout inquiet de leur rapport. Probablement qu'ils nous diront qu'il faut aller plus loin sur un certain nombre de choses, mais je suis aussi convaincu qu'ils nous encourageront et qu'ils reconnaîtront aussi le travail qui a été mené au cours des trois dernières années. Dans la vie en général et comme dans les plans, les choses ne sont ni toutes noires, ni toutes blanches, elles sont faites de gris clair, de gris foncé, de choses qui ont avancé et de choses qui ont moins avancé, il faudra aussi le reconnaître. Mais il faut se féliciter des gains enregistrés.

Après les discussions difficiles au Parlement autour du budget 2026, est-ce que le budget de la Dilcrah est reconduit? 

On a obtenu avec Aurore Bergé que le budget de 14,6 millions, soit maintenu. C'était un long combat et je veux d'ailleurs remercier la ministre qui était à nos côtés pour maintenir nos moyens dans un contexte budgétaire qui n'était pas facile. Il faut aussi retenir qu'au-delà du maintien du budget cette année, celui-ci a été multiplié par trois depuis 2019.

C'est vraiment là aussi la traduction d'un engagement de l'État, d'un engagement des gouvernements qui sont succédé. Cela s’est notamment traduit par une nouvelle politique publique qui date de 2022, mais mise en œuvre à partir de 2023, avec l’annonce par Elisabeth Borne du soutien de l'État aux centres LGBT. Très concrètement, cela a permis d’avoir désormais une cinquantaine de centres LGBT qui maillent l'ensemble du territoire national. Et c'est 2,4 millions d'euros que l'on consacre chaque année au soutien des Centres LGBT. Avant 2022 c'était zéro. 

Ces financements qui étaient prévus sur la période 2023-2026 ont-ils vocation à être reconduits ? 

C'est ce que je défends. Ça sera tout l'enjeu du prochain plan pour que l'on pérennise ce dispositif mais je pense qu'il sera difficile de revenir en arrière.

Au-delà des centres LGBT mis à part, sur votre budget, le budget est réservé aux associations LGBT. C'est à peu près combien à la fois sur le local et le national? 

Nous avons soutenu une cinquantaine d’associations LGBT ayant un rayonnement national en 2025 à hauteur d’un peu plus d’1 million d’euros. Au niveau local, nous avons soutenu des associations LGBT à hauteur de près d’1 million d’euros. A ces subventions s’ajoutent le soutien spécifique aux centres LGBT+, que l’on a évoqué précédemment.

L’ancienne déléguée interministérielle Sophie Elizéon avait déclaré  à Mediapart que si d'un côté on demandait un financement à la Dilcrah et que de l'autre on critiquait le Premier ministre, ça posait un peu un problème. Quelle est votre vision là-dessus?

D'abord, si on devait ne plus financer des associations qui critiquent le gouvernement, ça ne serait plus une démocratie, donc ce n'est pas le sujet. On a le droit de critiquer le gouvernement. Quiconque a le droit de le faire, et toute association a le droit de le faire. 

Est-ce que les politiques interviennent dans le choix des subventions?

Les politiques valident, évidemment. Les subventions sont proposées et instruites par la Dilcrah. Mais elles sont validées par le gouvernement. Et c'est normal. C'est aussi ça la démocratie, comme les associations ont le droit de critiquer le gouvernement, le gouvernement fixe des priorités et fait aussi ses propres choix. On ne peut pas non plus faire le double reproche. 

Une question de politique-fiction pour terminer : la Dilcrah survivrait-elle à un gouvernement d'extrême droite?

Dans sa forme actuelle, non. Non, ce n'est pas possible.

Photo : Mathias Ott au Positif Festival, en 2025. Xavier Héraud

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